Le yézidisme. Les Yézidis.

Les Yézidis (parfois Yézides), Yazidis ou Édizis (ils se nomment eux-mêmes : Dasni), de langue kurde (le kurmanji), qui vivent au nord de Mossoul en Irak, à Alep en Syrie, en Turquie, en Iran, en Arménie, en Géorgie et au sud de la Russie, ont conservé une religion syncrétiste, appelée yézidisme, qui intègre des éléments du paganisme chamanique, du mazdéisme, du zoroastrisme, du mithraïsme, du manichéisme, du judaïsme, du nestorianisme et de l'islam.
Selon certains, leur nom renverrait au calife Yazid Ier (Abû Khalid Yazid ben Muawiya, mort le 11 novembre 683) qui réprima la révolte des partisans d'Ali et tua Husayn, le petit-fils du Prophète Mahomet, à Kerbela, le 10 octobre 680 ; pour d'autres, le mot "yazidi" proviendrait du proto-iranien "yazatah" qui signifie "ange ou être suprême" 1.

Ce groupe religieux s'aggloméra autour de réfugiés Umayyades, et l'un d'eux, Cheikh Adî ibn Mustafa, maître soufi mort en 1162 à Lâlish (les Yezidi se rendent chaque année en pèlerinage sur sa tombe), fonda un ordre religieux, les Adawiya, qui vénèrent entre autres saints, Husayn ibn Mansur al-Hallâj, un mystique particulièrement haï par les Chiites qui le firent supplicier en 922 à Bagdad.
Al-Hallâj, condamné à l'unanimité des docteurs pour sa doctrine de la déification par l'amour divin, a été considéré par les premiers scolastiques ascharites (Bâquillânî, Isfarânî et Juvaïni) comme un suppôt damné d'Iblis (Satan) lequel, selon les musulmans, se damna par amour jaloux, exclusif, de l'idée pure de la Déité. Par contre, d'autres théologiens ascharites, Gorgâni et Qushayrî, maintinrent que l'amour sanctifie et canonisèrent al-Hallâj et Satan, damnés tous deux par pur amour.
Les Yezidi font d'al-Hallâj le septième et dernier des saints apotropéens, le Héraut du Jugement Dernier. Ils ont donné son nom à l’une de leurs grandes idoles de bronze à l’effigie du paon (sanjak) 4.

Selon la mythologie yézidite, Dieu serait né dans la Perle. De son essence émanèrent ses sept compagnons, les sept anges, qui l'aidèrent à créer le monde. A intervalles irréguliers, ces anges apparaissent sous une forme humaine pour enseigner aux hommes la véritable religion. L'histoire sacrée des Yézidi est celle des incarnations de ces anges 6.
Les Sept Anges, les heft sirr ou Sept Secrets, dont le chef est Malak (ou Melek) Tâwûs (l'Ange Paon) à cause des colorations spirituelles qu'il a récupérées, gouvernent le monde ; parmi eux, Ezi Melek, dans lequel on reconnaît le calife Yazid.
Pour les Yézidis, l'Ange-Paon refusa d'adorer Adam, mais loin d'être puni, il en fut loué par Dieu qui lui donna en charge le monde physique pour l'y représenter. La connexion Iblis ou Shaytân-Taus est donc réelle, mais il est faux de faire du Malak Taus des Yézidis une figure démoniaque. C'est au contraire une figure gnostique. C'est le monde physique qui est mauvais ou "enténébré", pas son Ange. Et comme pour le reste des gnostiques, le bien et le mal existent en chaque âme et c'est à l'homme de se débarrasser de la ténèbre pour choisir la lumière. 10
La doctrine yézidite recommande de considérer Iblis comme un Archange tombé, puis pardonné (repentant, il a éteint l’enfer avec ses larmes), auquel Dieu a abandonné le gouvernement du monde et la transmigration des âmes qu'il dirige.


Malak Tâwûs (l'Ange Paon) 1990 anonyme

Dans l'iconographie chrétienne, le paon représente l'immortalité (ou plutôt la résurrection, ndlr). Dans l'art persan, deux paons, placés de part et d'autre de l'Arbre de Vie, symbolisaient la dualité psychique de l'homme, tandis que dans la tradition bouddhiste, il illustre la compassion. 4
En Inde, le paon est vénéré, et étroitement associé à la fertilité. Sa danse symbolise le réveil de la nature et l'approche de la mousson. 7
Le paon est l'emblème de la dynastie solaire birmane.
Le fils d'Agni (le dieu du feu), Kumâra (Skanda) dont la monture est un paon, s'identifie à l'énergie solaire (il en existe une représentation à Angkor-Vat) ; le paon de Skanda est le destructeur des serpents (c'est-à-dire des attachements corporels et du temps) : la beauté de son plumage est supposée produite par la transmutation spontanée des venins qu'il absorbe en détruisant les serpents ; en Inde, Skanda lui-même transforme les poisons en breuvage d'immortalité.
Dans le Bardo-thödol (le Livre des morts tibétain), le paon est le trône du Bouddha Amitâbha auquel correspondent la couleur rouge et l'élément feu. 8
Une légende soufie, probablement d'origine persane, dit que Dieu créa l'Esprit sous forme d'un paon et lui montra sa propre image dans le miroir de l'Essence divine. Le paon fut saisi d'une crainte respectueuse et laissa tomber des gouttes de sueur dont tous les autres êtres furent créés. Le déploiement de la queue du paon symbolise le déploiement cosmique de l'Esprit. 9

Les Yézides, que les musulmans considèrent comme des "adorateurs du diable" 2, ont deux livres sacrés, le Livre noir (Mechef Rech) et le Livre de la révélation (Kitab el-Jelwa) :
- Le Livre Noir, attribué au Cheikh Adi, décrit la cosmogonie yezidite, l'origine de l'humanité, l'histoire de la secte et les interdits. Il est tabou d’uriner debout et de cracher afin de ne pas offenser l’air, de jeter des objets impurs dans le feu, de boire bruyamment ou de siffler, de couper des arbres, de se laver et d’avoir des rapports sexuels le mercredi et le vendredi (les deux jours saints), de se marier avec des étrangers (les représentants du clergé avancent un dogme catégorique selon lequel "l'on ne devient pas Yézidis mais on le naît" 5), de manger de la laitue et de porter la couleur bleue, etc.
- Le Livre de la Révélation, attribué à Cheikh Hassan (petit-neveu du précité), proclame la souveraineté et l'omnipotence de Malek Tâwûs, l'Ange-Paon dans lequel s'unissent les contraires. Dieu, appelé de son nom kurde "Khuda", est omniprésent et omnipotent ; il est le maître de la transmigration des âmes, qu'il décide en fonction des activités passées des hommes ; les Yezidi croient en effet à la réincarnation, plus exactement à la métempsycose 3.

Au XIXe siècle, dans l'Empire ottoman, tuer un Yézidi est considéré comme un acte menant droit au paradis 5.

En septembre 2003, cette communauté religieuse compte près de 800 000 personnes dans le monde dont près de 40 000 en Allemagne (nous constatons un grand nombre de demandes d'asile politique dans les pays occidentaux, la France ne faisant pas exception) 5.

La Constitution irakienne de 2005 leur reconnaît le droit à pratiquer leur culte et leur réserve trois sièges à l'Assemblée nationale et deux au Parlement autonome kurde.

Le 14 août 2007, dans la province de Ninive, la communauté yézidite est la cible de quatre attentats suicides faisant plus de 400 morts 3.

Dans la nuit du 6 au 7 août 2014, les djihadistes de l'Etat islamique d'Irak et du Levant (EIIL) s'emparent de la plus grande ville chrétienne d'Irak, Qaraqosh : 150 000 chrétiens sont sur les routes, avec eux des centaines de milliers d’autres, membres de minorités comme les Yazidis ou des musulmans.
Dans son magazine de propagande Dabiq (n°4 du 12 octobre 2014), l'EIIL admet détenir et vendre des Yazidis comme esclaves ; il explique que les gens du Livre (adeptes des religions monothéistes comme les chrétiens et les juifs) peuvent échapper à ce sort car ils ont la possibilité de verser une taxe ou de se convertir, mais que ce n'est pas applicable aux Yazidis.

Le 8 janvier 2015, le pape François reçoit au Vatican une délégation de Yezidis, guidée par le chef de tous les Yezidis, Tahsin Said Ali Beb, et de leur chef spirituel Sheikh Kato, tous deux résidant au Kurdistan irakien.
Selon le site du Vatican, les Yézidis sont, dans le monde, un million et demi dont un tiers en Irak. D'autres communautés sont établies en Turquie, Géorgie et Arménie, sans compter une diaspora en Occident.


Citation

Les traits des Yézides sont très accentués ; l'œil est noir comme la chevelure, le nez proéminent ou légèrement arqué. Leurs cheveux, qu'ils portent longs, s'échappent du turban en mèches bouclées. Leur langue maternelle est un dialecte du kurde. Ils ne s'expliquent pas volontiers sur les dogmes de leur religion ni sur les pratiques de leur culte. Ils adorent un Etre suprême. Ils ont, dit-on, un profond respect pour l'Ancien Testament et en ont adopté la cosmogonie ; ils ne rejettent pas le Nouveau Testament, non plus que le Coran, mais sans leur accorder la même vénération qu'au canon juif. Le trait le plus remarquable de la religion de ce peuple est le culte qu'ils rendent à Satan ; du moins, le respect qu'ils professent pour l'esprit du mal ne diffère guère d'un véritable culte. (Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle. Pierre Larousse. 1863-1890)


Notes
1 Michel Malherbe, Les religions de l'humanité.
2 Atlas des peuples d'Orient, Moyen-Orient, Caucase, Asie centrale de J. et A. Sellier p. 127
3 http://fr.wikipedia.org/wiki/Y%C3%A9zidisme
4 Le langage secret des symboles. David Fontana. Duncan Baird Publishers. 1993
5 http://eurominority.org/www/gdm/71-2003-09-gdm1.asp
6 http://www.institutkurde.org/activites_culturelles/expositions/les_yezidis_du_kurdistan/
7 http://fr.wikipedia.org/wiki/Paon
8 Dictionnaire des symboles. Jean Chevalier- Alain Gheerbrant. Ed. R. Laffont. 1995.
9 Introduction aux doctrines ésotériques de l'Islam, Titus Burckhardt, Lyon, 1955.
10 http://kurdistannameh.pagesperso-orange.fr/culture/yezidicadre.htm

Sources


Auteur : Jean Uryel Capet-Detou
Référence publication : Compilhistoire ; toute reproduction à but non lucratif est autorisée.

Date de mise à jour : 23/03/2017

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