Le modernisme selon Pie X

Décret Lamentabili sane Exitu


Le 3 juillet 1907, le décret Lamentabili sane Exitu (Avec de lamentables résultats), condamne les erreurs du modernisme, défini comme "collecteur de toutes les hérésies". Dans le sens catholique, le terme modernisme désigne un courant, apparu à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, qui cherche à concilier la théologie et les idées rationalistes.

Le décret, approuvé et confirmé le 4 juillet par Pie X (pape de 1903 à 1914, canonisé en 1954) réprouve 65 propositions : presque toutes sont tirées d’auteurs français, et plus des 4/5e de Loisy 1 :

« Mercredi, 3 juillet 1907. (...) après un très soigneux examen et après avoir pris l’avis des Révérends Consulteurs, les Éminentissimes et Révérendissimes Cardinaux Inquisiteurs généraux en matière de foi et de mœurs ont jugé qu’il y avait lieu de réprouver et de proscrire les propositions suivantes comme elles sont réprouvées et proscrites par le présent Décret général :

I. La loi ecclésiastique qui prescrit de soumettre à une censure préalable les livres concernant les divines Écritures ne s’étend pas aux écrivains qui s’adonnent à la critique ou exégèse scientifique des livres de l’Ancien et du Nouveau Testament.

II. L’interprétation des Livres Saints par l’Église n’est sans doute pas à dédaigner ; elle est néanmoins subordonnée au jugement plus approfondi et à la correction des exégètes.

III. Des jugements et des censures ecclésiastiques portés contre l’exégèse libre et plus savante on peut inférer que la foi proposée par l’Église est en contradiction avec l’histoire et que les dogmes catholiques ne peuvent réellement pas se concilier avec les vraies origines de la religion chrétienne.

IV. Le magistère de l’Église ne peut, même par des définitions dogmatiques, déterminer le vrai sens des Saintes Écritures.

V. Le dépôt de la foi ne contenant que des vérités révélées, il n’appartient sous aucun rapport à l’Église de porter un jugement sur les assertions des sciences humaines.

VI. Dans les définitions doctrinales l’Église enseignée et l’Église enseignante collaborent de telle sorte qu’il ne reste à l’Église enseignante qu’à sanctionner les opinions communes de l’Église enseignée.

VII. L’Église, lorsqu’elle proscrit des erreurs, ne peut exiger des fidèles qu’ils adhèrent par un assentiment intérieur aux jugements qu’elle a rendus.

VIII. On doit estimer exempts de toute faute ceux qui ne tiennent aucun compte des condamnations portées par la Sacrée Congrégation de l’Index ou par les autres Sacrées Congrégations Romaines.

IX. Ceux-là font preuve de trop grande simplicité ou d’ignorance qui croient que Dieu est vraiment l’Auteur de la Sainte Écriture.

X. L’inspiration des livres de l’Ancien Testament a consisté en ce que les écrivains d’Israël ont transmis les doctrines religieuses sous un certain aspect particulier, peu connu ou même ignoré des Gentils.

XI. L’inspiration divine ne s’étend pas de telle sorte à toute l’Écriture Sainte qu’elle préserve de toute erreur toutes et chacune de ses parties.

XII. L’exégète, s’il veut s’adonner utilement aux études bibliques, doit avant tout écarter toute opinion préconçue sur l’origine surnaturelle de l’Écriture Sainte et ne pas l’interpréter autrement que les autres documents purement humains.

XIII. Ce sont les évangélistes eux-mêmes et les chrétiens de la seconde et de la troisième génération qui ont artificiellement élaboré les paraboles évangéliques, et ont ainsi rendu raison du peu de fruit de la prédication du Christ chez les Juifs.

XIV. En beaucoup de récits les évangélistes ont rapporté non pas tant ce qui est vrai que ce qu’ils ont estimé, quoique faux, plus profitable aux lecteurs.

XV. Les Évangiles se sont enrichis d’additions et de corrections continuelles jusqu’à la fixation et à la constitution du Canon ; et ainsi il n’y subsista de la doctrine du Christ que des vestiges ténus et incertains.

XVI. Les récits de Jean ne sont pas proprement de l’histoire, mais une contemplation mystique de l’Évangile ; les discours contenus dans son Évangile sont des méditations théologiques sur le mystère du salut dénuées de vérité historique.

XVII. Le quatrième Évangile a exagéré les miracles non seulement afin de les faire paraître plus extraordinaires, mais encore pour les rendre plus aptes à caractériser l’œuvre et la gloire du Verbe Incarné.

XVIII. Jean revendique, il est vrai, pour lui-même le caractère de témoin du Christ ; il n’est cependant en réalité qu’un témoin éminent de la vie chrétienne ou de la vie du Christ dans l’Église à la fin du 1er siècle.

XIX. Les exégètes hétérodoxes ont plus fidèlement rendu le sens vrai des Écritures que les exégètes catholiques.

XX. La Révélation n’a pu être autre chose que la conscience acquise par l’homme des rapports existants entre Dieu et lui.

XXI. La Révélation qui constitue l’objet de la foi catholique n’a pas été complète avec les Apôtres.

XXII. Les dogmes que l’Église déclare révélés ne sont pas des vérités descendues du ciel, mais une certaine interprétation de faits religieux que l’esprit humain s’est formé par un laborieux effort.

XXIII. Il peut exister et il existe réellement entre les faits rapportés dans la Sainte Écriture et les dogmes de l’Église auxquels ils servent de base une opposition telle que le critique peut rejeter comme faux des faits que l’Église tient pour très certains.

XXIV. On ne doit pas condamner un exégète qui pose des prémisses d’où il suit que les dogmes sont historiquement faux ou douteux, pourvu qu’il ne nie pas directement les dogmes mêmes.

XXV. L’assentiment de foi se fonde en définitive sur une accumulation de probabilités.

XXVI. Les dogmes de la foi sont à retenir seulement selon leur sens pratique, c’est-à-dire comme règle obligatoire de conduite, mais non comme règle de croyance.

XXVII. La divinité de Jésus-Christ ne se prouve pas par les Évangiles ; mais c’est un dogme que la conscience chrétienne a déduit de la notion du Messie.

XXVIII. Pendant qu’il exerçait son ministère, Jésus n’avait pas en vue dans ses discours d’enseigner qu’il était lui-même le Messie, et ses miracles ne tendaient pas à le démontrer.

XXIX. On peut accorder que le Christ que montre l’histoire est bien inférieur au Christ qui est l’objet de la foi.

XXX. Dans tous les textes évangéliques le nom de « Fils de Dieu » équivaut seulement au nom de « Messie », il ne signifie nullement que le Christ est le vrai et naturel Fils de Dieu.

XXXI. La doctrine christologique de Paul, de Jean et des Conciles de Nicée, d’Éphèse, de Chalcédoine, n’est pas celle que Jésus a enseignée, mais celle que la conscience chrétienne a conçue au sujet de Jésus.

XXXII. On ne peut concilier le sens naturel des textes évangéliques avec l’enseignement de nos théologiens, touchant la conscience et la science infaillible de Jésus-Christ.

XXXIII. Il est évident, pour quiconque n’est pas guidé par des opinions préconçues, ou bien que Jésus a enseigné une erreur au sujet du très prochain avènement messianique, ou bien que la majeure partie de sa doctrine contenue dans les Évangiles synoptiques manque d’authenticité.

XXXIV. La critique ne peut attribuer au Christ une science illimitée si ce n’est dans l’hypothèse, historiquement inconcevable et qui répugne au sens moral, que le Christ comme homme a possédé la science de Dieu et qu’il a néanmoins refusé de communiquer la connaissance qu’il avait de tant de choses à ses disciples et à la postérité.

XXXV. Le Christ n’a pas toujours eu conscience de sa divinité messianique.

XXXVI. La résurrection du Sauveur n’est pas proprement un fait d’ordre historique, mais un fait d’ordre purement surnaturel, ni démontré ni démontrable, que la conscience chrétienne a peu à peu déduit d’autres faits.

XXXVII. La foi en la résurrection du Christ, à l’origine, porte moins sur le fait même de la résurrection que sur la vie immortelle du Christ auprès de Dieu.

XXXVIII. La doctrine de la mort expiatoire du Christ n’est pas évangélique mais seulement paulinienne.

XXXIX. Les opinions sur l’origine des sacrements dont étaient imbus les Pères du Concile de Trente et qui ont sans aucun doute influé sur la rédaction de leurs Canons dogmatiques, sont bien éloignées de celles qui aujourd’hui prévalent à bon droit parmi les historiens du christianisme.

XL. Les sacrements sont nés de ce que les Apôtres et leurs successeurs ont interprété une idée, une intention du Christ, sous l’inspiration et la poussée des circonstances et des événements.

XLI. Les sacrements n’ont d’autre but que de rappeler à l’esprit de l’homme la présence toujours bienfaisante du Créateur.

XLII. C’est la communauté chrétienne qui a introduit la nécessité du Baptême, en l’adoptant comme un rite nécessaire et en y attachant les obligations de la profession chrétienne.

XLIII. L’usage de conférer le Baptême aux enfants fut une évolution dans la discipline ; cette évolution fut une des causes pour lesquelles ce sacrement se dédoubla en Baptême et en Pénitence.

XLIV. Rien ne prouve que le rite du sacrement de Confirmation ait été employé par les Apôtres ; et la distinction formelle des deux sacrements de Baptême et de Confirmation n’appartient pas à l’histoire du christianisme primitif.

XLV. Tout n’est pas à entendre historiquement dans le récit de l’institution de l’Eucharistie par Paul (I Cor. XI, 23-25).

XLVI. La notion de la réconciliation du chrétien pécheur par l’autorité de l’Église n’a pas existé dans la primitive Église ; l’Église ne s’est habituée à ce concept que très lentement. Bien plus, même après que la Pénitence eut été reconnue comme une institution de l’Église, elle ne portait pas le nom de sacrement, parce qu’on la considérait comme un sacrement honteux.

XLVII. Les paroles du Seigneur : Recevez l’Esprit-Saint ; les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez, et ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez (Jean XX, 22 et 23), ne se rapportent pas du tout au sacrement de Pénitence, quoiqu’il ait plu aux Pères de Trente d’affirmer.

XLVIII. Jacques, dans son épître (vv. 14 et 15), n’a pas l’intention de promulguer un sacrement du Christ, mais de recommander un pieux usage, et s’il voit peut-être dans cet usage un moyen d’obtenir la grâce, il ne l’entend pas avec la même rigueur que les théologiens qui ont précisé la théorie et le nombre des sacrements.

XLIX. La Cène chrétienne prenant peu à peu le caractère d’une action liturgique, ceux qui avaient coutume de présider la Cène acquirent le caractère sacerdotal.

L. Les anciens qui étaient chargés de la surveillance dans les assemblées des chrétiens ont été établis par les Apôtres prêtres ou évêques en vue de pourvoir à l’organisation nécessaire des communautés croissantes, et non pas précisément pour perpétuer la mission et le pouvoir des Apôtres.

LI. Le mariage n’a pu devenir qu’assez tardivement dans l’Église un sacrement de la nouvelle loi ; en effet, pour que le mariage fût tenu pour un sacrement, il fallait au préalable que la doctrine théologique de la grâce et des sacrements eût acquis son plein développement.

LII. Il n’a pas été dans la pensée du Christ de constituer l’Église comme une Société destinée à durer sur la terre une longue série de siècles ; au contraire, dans la pensée du Christ le royaume du ciel et la fin du monde étaient également imminents.

LIII. La constitution organique de l’Église n’est pas immuable ; mais la société chrétienne est soumise, comme la société humaine, à une perpétuelle évolution.

LIV. Les doctrines, les sacrements, la hiérarchie, tant dans leur notion que dans la réalité, ne sont que des interprétations et des évolutions de la pensée chrétienne, qui ont accru et perfectionné par des développements extérieurs le petit germe latent dans l’Évangile.

LV. Simon Pierre n’a jamais même soupçonné que le Christ lui eût conféré la primauté dans l’Église.

LVI. L’Église romaine est devenue la tête de toutes les Églises, non point par une disposition de la divine Providence, mais en vertu de circonstances purement politiques.

LVII. L’Église se montre hostile aux progrès des sciences naturelles et théologiques.

LVIII. La vérité n’est pas plus immuable que l’homme lui-même, car elle évolue avec lui, en lui et par lui.

LIX. Le Christ n’a pas enseigné un corps déterminé de doctrine, applicable à tous les temps et à tous les hommes, mais il a plutôt inauguré un certain mouvement religieux adapté ou qui doit être adapté à la diversité des temps et des lieux.

LX. La doctrine chrétienne fut, en ses origines, judaïque, mais elle est devenue, par évolutions successives, d’abord paulinienne, puis johannique, enfin hellénique et universelle.

LXI. On peut dire sans paradoxe qu’aucun chapitre de l’Écriture, du premier chapitre de la Genèse au dernier de l’Apocalypse, ne renferme une doctrine absolument identique à celle que l’Église professe sur la même matière, et, par conséquent, qu’aucun chapitre de l’Écriture n’a le même sens pour le critique que pour le théologien.

LXII. Les principaux articles du Symbole des Apôtres n’avaient pas pour les chrétiens des premiers siècles la même signification qu’ils ont pour ceux de notre temps.

LXIII. L’Église se montre incapable de défendre efficacement la morale évangélique, parce qu’elle se tient obstinément attachée à des doctrines immuables qui ne peuvent se concilier avec les progrès actuels.

LXIV. Le progrès des sciences exige que l’on réforme les concepts de la doctrine chrétienne sur Dieu, sur la Création, sur la Révélation, sur la Personne du Verbe Incarné, sur la Rédemption.

LXV. Le catholicisme d’aujourd’hui ne peut se concilier avec la vraie science à moins de se transformer en un certain christianisme non dogmatique, c’est-à-dire en un protestantisme large et libéral.

Le jeudi suivant, 4 du même mois et de la même année, rapport fidèle de tout ceci ayant été fait à Notre Très Saint Père le Pape Pie X, Sa Sainteté a approuvé et confirmé le Décret (...) » 2



Encyclique Pascendi Dominici gregis

Le 8 septembre 1907, l’encyclique Pascendi Dominici gregis sur les doctrines des modernistes dresse un portrait type du moderniste (le philosophe, le croyant, le théologien, l’historien, le critique, l’apologiste, le réformateur) et explique les principes fondamentaux qui nourrissent sa pensée (agnosticisme, immanentisme, évolutionnisme, subjectivisme, relativisme) : « Le modernisme conduit à l’anéantissement de toute religion. Le premier pas fut fait par le protestantisme, le second est fait par le modernisme, le prochain précipitera dans l’athéisme (...) Ce qui exige surtout que Nous parlions sans délai, c'est que les artisans d'erreurs, il n'y a pas à les chercher aujourd'hui parmi les ennemis déclarés. Ils se cachent et c'est un sujet d'appréhension et d'angoisse très vives, dans le sein même et au cœur de l'Église, ennemis d'autant plus redoutables qu'ils le sont moins ouvertement. Nous parlons, Vénérables Frères, d'un grand nombre de catholiques laïques, et, ce qui est encore plus à déplorer, de prêtres, qui, sous couleur d'amour de l'Église, absolument courts de philosophie et de théologie sérieuses, imprégnés au contraire jusqu'aux moelles d'un venin d'erreur puisé chez les adversaires de la foi catholique, se posent, au mépris de toute modestie, comme rénovateurs de l'Église ; qui, en phalanges serrées, donnent audacieusement l'assaut à tout ce qu'il y a de plus sacré dans l'œuvre de Jésus-Christ, sans respecter sa propre personne, qu'ils abaissent, par une témérité sacrilège, jusqu'à la simple et pure humanité. »
Texte intégral


Motu proprio Praestantia scripturae sacrae

Le 18 novembre 1907, le motu proprio Praestantia scripturae sacrae sur le modernisme et l'étude de la Bible précise :
"Nous déclarons et décrétons que si quelqu'un - ce qu'à Dieu ne plaise - avait assez de témérité pour défendre n'importe laquelle des Propositions, des opinions et des doctrines réprouvées dans l'un ou l'autre des documents mentionnés plus haut (décret Lamentabili sane exitu et encyclique Pascendi dominici gregis, ndlr), il encourrait ipso facto la censure portée par le chapitre Docentes, de la Constitution Apostolicæ Sedis, laquelle censure est la première des excommunications latæ sententiæ simplement réservées au Pontife romain. Et il doit être entendu que cette excommunication ne supprime pas les peines que peuvent encourir ceux qui se seront opposés en quelque manière aux susdits documents en tant que propagateurs et fauteurs d'hérésies, lorsque leurs propositions, opinions ou doctrines seront hérétiques, ce qui, à la vérité, est arrivé plus d'une fois aux adversaires de ces deux documents, surtout lorsqu'ils se sont faits les champions du modernisme, c'est-à-dire du rendez-vous de toutes les hérésies."
Des ouvrages d’auteurs qui se réclament du modernisme (Laberthonnière, Le Roy, etc.) sont mis à l’Index.


Motu proprio Sacrorum antistitum

Le 1er septembre 1910, dans son motu proprio Sacrorum antistitum, Pie X institue un serment antimoderniste pour tous les prêtres consacrés de l'Église catholique qui sera en vigueur jusqu’en 1961 :
"Moi, N..., j'embrasse et reçois fermement toutes et chacune des vérités qui ont été définies, affirmées et déclarées par le magistère infaillible de l'Eglise, principalement les chapitres de doctrine qui sont directement opposés aux erreurs de ce temps.
Et d'abord, je professe que Dieu, principe et fin de toutes choses, peut être certainement connu, et par conséquent aussi, démontré à la lumière naturelle de la raison "par ce qui a été fait" Rm 1,20, c'est-à-dire par les oeuvres visibles de la création, comme la cause par les effets.
Deuxièmement, j'admets et je reconnais les preuves extérieures de la Révélation, c'est-à-dire les faits divins, particulièrement les miracles et les prophéties comme des signes très certains de l'origine divine de la religion chrétienne et je tiens qu'ils sont tout à fait adaptés à l'intelligence de tous les temps et de tous les hommes, même ceux d'aujourd'hui.
Troisièmement, je crois aussi fermement que l'Eglise, gardienne et maîtresse de la Parole révélée, a été instituée immédiatement et directement par le Christ en personne, vrai et historique, lorsqu'il vivait parmi nous, et qu'elle a été bâtie sur Pierre, chef de la hiérarchie apostolique, et sur ses successeurs pour les siècles.
Quatrièmement, je reçois sincèrement la doctrine de la foi transmise des apôtres jusqu'à nous toujours dans le même sens et dans la même interprétation par les pères orthodoxes ; pour cette raison, je rejette absolument l'invention hérétique de l'évolution des dogmes, qui passeraient d'un sens à l'autre, différent de celui que l'Eglise a d'abord professé. Je condamne également toute erreur qui substitue au dépôt divin révélé, confié à l'Epouse du Christ, pour qu'elle le garde fidèlement, une invention philosophique ou une création de la conscience humaine, formée peu à peu par l'effort humain et qu'un progrès indéfini perfectionnerait à l'avenir.
Cinquièmement, je tiens très certainement et professe sincèrement que la foi n'est pas un sentiment religieux aveugle qui émerge des ténèbres du subconscient sous la pression du coeur et l'inclination de la volonté moralement informée, mais qu'elle est un véritable assentiment de l'intelligence à la vérité reçue du dehors, de l'écoute, par lequel nous croyons vrai, à cause de l'autorité de Dieu souverainement véridique, ce qui a été dit, attesté et révélé par le Dieu personnel, notre Créateur et notre Seigneur.
Je me soumets aussi, avec la révérence voulue, et j'adhère de tout mon coeur à toutes les condamnations, déclarations, prescriptions, qui se trouvent dans l'encyclique Pascendi (3475-3500) et dans le décret Lamentabili (3401-3466), notamment sur ce qu'on appelle l'histoire des dogmes.
De même, je réprouve l'erreur de ceux qui affirment que la foi proposée par l'Eglise peut être en contradiction avec l'histoire, et que les dogmes catholiques, au sens où on les comprend aujourd'hui, ne peuvent être mis d'accord avec une connaissance plus exacte des origines de la religion chrétienne.
Je condamne et rejette aussi l'opinion de ceux qui disent que le chrétien savant revêt une double personnalité, celle du croyant et celle de l'historien, comme s'il était permis à l'historien de tenir ce qui contredit la foi du croyant, ou de poser des prémices d'où il suivra que les dogmes sont faux ou douteux, pourvu que ces dogmes ne soient pas niés directement.
Je réprouve également la manière de juger et d'interpréter l'Ecriture sainte qui, dédaignant la tradition de l'Eglise, l'analogie de la foi et les règles du Siège apostolique, s'attache aux inventions des rationalistes et adopte la critique textuelle comme unique et souveraine règle, avec autant de dérèglement que de témérité.
Je rejette en outre l'opinion de ceux qui tiennent que le professeur des disciplines historicothéologiques ou l'auteur écrivant sur ces questions doivent d'abord mettre de côté toute opinion préconçue, à propos, soit de l'origine surnaturelle de la tradition catholique, soit de l'aide promise par Dieu pour la conservation éternelle de chacune des vérités révélées ; ensuite, que les écrits de chacun des Pères sont à interpréter uniquement par les principes scientifiques, indépendamment de toute autorité sacrée, avec la liberté critique en usage dans l'étude de n'importe quel document profane.
Enfin, d'une manière générale, je professe n'avoir absolument rien de commun avec l'erreur des modernistes qui tiennent qu'il n'y a rien de divin dans la tradition sacrée, ou, bien pis, qui admettent le divin dans un sens panthéiste, si bien qu'il ne reste plus qu'un fait pur et simple, à mettre au même niveau que les faits de l'histoire : les hommes par leurs efforts, leur habileté, leur génie continuant, à travers les âges, l'enseignement inauguré par le Christ et ses apôtres.
Enfin, je garde très fermement et je garderai jusqu'à mon dernier soupir la foi des Pères sur le charisme certain de la vérité qui est, qui a été et qui sera toujours "dans la succession de l'épiscopat depuis les apôtres", non pas pour qu'on tienne ce qu'il semble meilleur et plus adapté à la culture de chaque âge de pouvoir tenir, mais pour que "jamais on ne croie autre chose, ni qu'on ne comprenne autrement la vérité absolue et immuable prêchée depuis le commencement par les apôtres.
Toutes ces choses, je promets de les observer fidèlement, entièrement et sincèrement, et de les garder inviolablement, sans jamais m'en écarter ni en enseignant ni de quelque manière que ce soit dans ma parole et dans mes écrits. J'en fais le serment ; je le jure. Qu'ainsi Dieu me soit en aide et ces saints Evangiles." 3

Dès le début de son pontificat (3/9/1914), Benoît XV renouvelle la condamnation du modernisme tout en prenant ses distances à l’égard des intégristes.


Umberto Benigni

Le père Umberto Benigni (1862-1934) eut une influence non négligeable sous le pontificat de Pie X qui n’hésitait pas à s’appuyer sur lui. Personnage important de la secrétairerie d’État, Benigni démissionna, en 1911, pour avoir une plus grande liberté d’action. Jugeant que la démocratie chrétienne et le catholicisme social s’engageaient dans les voies de la compromission, il organisa son propre réseau international d’action et d’information autour d’un noyau constitué par une association pieuse, le Sodalitium Pianum (en souvenir de Pie V, l’instigateur de la dernière croisade), organisation familièrement appelée "la Sapinière", chargée de lutter contre le modernisme. Un rapport, établi en 1921 par un prêtre et historien français et communiqué au Saint-Siège, qui majorait l’importance de l’organisation et donnait des documents une interprétation déformante ou erronée, permit d’obtenir de Benoît XV la dissolution de la Sapinière. De plus en plus durci et isolé, Benigni se montra contre-révolutionnaire, antisémite et profasciste.


Henri Sonier de Lubac

En 1960, le pape Jean XXIII réhabilita Henri Sonier de Lubac (théologien accusé de modernisme et écarté de l’enseignement) et le nomma expert de la Commission théologique à la préparation de Vatican II. Lubac fut nommé cardinal par Jean-Paul II en 1983.


Citation

Le modernisme consiste à ne pas croire ce que l'on croit. Il consiste à ne pas croire soi-même pour ne pas léser l'adversaire qui ne croit pas non plus. C'est un système de complaisance, de politesse, de déclinaison mutuelle, de lâcheté, c'est la vertu des gens du monde. (Charles Péguy 1873-1914)


Notes
1 En 1893, Alfred Loisy (1857-1940), professeur d’exégèse biblique à l’École française de Rome, était destitué de sa chaire pour des idées jugées trop audacieuses (modernistes). En 1902, il publia L’Evangile et l’Eglise ; apologie historique d’un catholicisme éclairé ; l’ouvrage fut jugé dangereux pour la foi et condamné d’abord par l’archevêque de Paris puis par le Saint-Office. En 1903, il publia Études bibliques, Autour d'un petit livre et Le Quatrième Évangile. Frappé d’excommunication majeure le 7 mars 1908, l’abbé Alfred Loisy fut déclaré vitandus (à éviter). En 1910, il publia Jésus et la tradition évangélique.
2 http://membres.lycos.fr/lesbonstextes/magistere.htm
3 http://www.orientaoccident.com/%C3%A9crits/


Sources


Auteur : Jean-Paul Coudeyrette
Référence publication : Compilhistoire ; toute reproduction à but non lucratif est autorisée.

Date de mise à jour : 23/03/2017

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