PETITE HISTOIRE DU PAPIER

"Papier" n. m. est issu (fin XIIIe/début du XIVe s.) du latin "papyrus" venant du grec "papuros", désignant la plante (cyperus papyrus) et aussi ce qui est fait avec elle, corde, toile, matière pour écrire.
Ce mot est d'origine incertaine : différentes hypothèses ont été émises et l'une d'entre elles le rattache à une expression égyptienne "pap-ouro" (celui du roi, le royal), qui pourrait correspondre à l'idée d'un monopole royal sur cette matière.
Le terme "papyrus", nom du roseau d’Egypte, désignait deux produits fabriqués avec les fibres : la feuille mince servant de support à l'écriture (Ier s.) et la mèche de lampe servant de cierge (IVe s.).

Plusieurs formes romanes remontent à des variantes tardives de papyrus ou papirus, ainsi "papilus" doit être à l'origine de l'ancien provençal "papil" (mèche) (XIIe s.) et du gascon "babit" (XIVe s.).
D'autres variantes, "papellus et papelius", auraient donné l'ancien provençal "papel" (1230).

La forme "papier" est relevée pour la première fois dans un document concernant les relations commerciales entre la France et la Flandre dans "moulin à papier" (1355).

Plus récemment, "papier" a donné son seul dérivé technique : "paperisé", adj. (av. 1973).

"Papetier", adj. et n. a d'abord été relevé en latin médiéval sous la forme "papetarii" (1414), puis en français sous sa forme actuelle (1507). II a remplacé les dérivés antérieurs "paupelier" (1318), et "paupeleur" (1398), faits à partir de "paupier". "Papetier" désigne le fabricant de papier et celui qui a un commerce de papeterie (1549).

Par changement de suffixe, "papetier" a produit "papeterie" n. f. (1423) : fabrication du papier, manufacture de papier (1549) et magasin où l'on vend du papier (1611). Par métonymie, ce mot désigne les articles de papier, de bureau (XIXe s.) et a désigné, autrefois, une écritoire renfermant du papier de divers formats et tout ce qu'il faut pour écrire (1842).

"Carton, carte et charte" viennent du latin "charta" issu du grec "khartês" désignant un rouleau de papyrus.


Chronologie

On attribue généralement l'invention du papyrus aux Egyptiens. La tige d'un roseau (plante herbacée qui croît en abondance dans les marais du Nil : cyperus papyrus), cultivé dans la vallée du Nil, en constituait la matière première.
Comme le prouvent les découvertes faites en Egypte, à Saqqarah, dans la tombe du vizir Hermaha, c'est sans doute dès la première dynastie (4000 ans av. J.-C.) que les Egyptiens surent fabriquer cet ancêtre du papier qu'est le papyrus.
Le principe de fabrication du papier de papyrus résidait dans la superposition de fines tranches de la tige de la plante, humidifiées, placées en couches et positionnées perpendiculairement les unes sur les autres et compressées. Normalement, seul un côté du papier était utilisé, sur lequel un traitement à base de colle, fabriquée à partir de la sève de la plante, était appliqué afin d'éviter que l'encre ne coule. 2

Le terme "Bible" (livre) vient, par le latin, du grec "byblos" signifiant "papyrus". En raison de son rôle majeur dans le commerce du papyrus, les Grecs changèrent le nom du grand port phénicien de "Gebal" en "Byblos".

Fin du IVe, début du IIIe siècle av. J.-C., la soie était utilisée comme support d’écriture en Chine (Manuscrit de Chu, découvert en 1942 à Changsha, province du Hunan).

C'est sans doute une rivalité commerciale et culturelle entre le pharaon Ptolémée II et le roi de Pergame, Eumène II, qui, entre 197 et 156 av. J.-C., fut à l'origine du parchemin 3. Le pharaon, prenant ombrage de la réputation grandissante de la bibliothèque de Pergame, aurait cessé de l'approvisionner en papyrus, obligeant ainsi les scribes de Pergame à inventer un nouveau support : les peaux d'animaux tannées. Le parchemin était réalisé à partir d'une peau de mouton, de chèvre (parchemin) ou de jeune veau (vélin).


Eumène II de Pergame

L’invention du papier en Chine, attestée par plusieurs découvertes archéologiques, remonterait au IIe siècle av. J.-C. alors que la tradition la situait en 105 de notre ère.
En effet, l'invention du papier est traditionnellement attribuée à T'sai Lun (ou T'sai Louen ou Cai Lun), eunuque et fonctionnaire impérial, responsable, en l'an 105 de notre ère, d'un certain nombre de manufactures et qui aurait mis au point une méthode peu coûteuse pour fabriquer une feuille souple par feutrage de fibres de végétaux (chanvre et écorces, notamment de mûriers et de bambous, déchets de lin) auxquelles il ajoutait des vieux chiffons et des filets de pêche au rebut.

Les techniques s'améliorent et le papier gagne les pays voisins : en Corée dès le IIe siècle, au Japon et en Indochine dès le IIIe siècle, en Inde au VIIe siècle.

La technique de fabrication est transmise au Moyen-Orient par des ouvriers chinois faits prisonniers par les Arabes à la bataille du Talas (Kazakhstan) en juillet 751. Les Arabes ne découvrent pas le papier à cette occasion : ils le connaissaient depuis 637, année de leur entrée à Ctésiphon, la capitale sassanide.

En 677, le parchemin 3 remplace le papyrus à la chancellerie royale mérovingienne 1.

En 751, le premier moulin à papier du monde est construit à Samarkand.

En 794, à l’époque du calife Harun al-Rachid, Bagdad a une manufacture de papier de coton.

Le 11 mai 868, à Dunhuang en Chine, impression, par Wan Jie, du premier livre : une édition xylographique (procédé de gravure sur bois) du Sutra de diamant, le plus ancien livre-rouleau imprimé conservé.

En 900, le papier est employé en Egypte d’où il gagne l'Afrique du Nord.

Au début du XIe siècle, les Arabes l'introduisent en Espagne.

En 1056, à Jativa (Espagne), fonctionne le premier moulin à papier connu en Europe. Le Missel de Silos (Espagne) est le plus vieux manuscrit sur papier en Europe.

1057 : 8 mai, dernière utilisation du papyrus par un pape (Victor II).

Roger, roi de Sicile, dit, dans un diplôme écrit en 1145 et cité par Rocchus Pirrhus, qu'il a renouvelé sur du parchemin une charte écrite sur du papier de coton l'an 1102.

Vers la même époque, l'impératrice Irène, femme d'Alexis Comnène, parlant de trois exemplaires d'une règle de religieuses, dit que l'un était en papier de coton.

En 1116, le papier (latin médiéval : papirus) est attesté à Gênes.

Au XIIe siècle apparaît le papier fabriqué à partir de chiffons de lin et de chanvre.

Vers 1216/1222, la plus ancienne lettre française connue est écrite par Raymond de Toulouse à Henry III d'Angleterre.

1276 : construction des premiers moulins à papier en Italie dont le moulin de Fabriano (la plus ancienne fabrique de papier de l'Europe chrétienne).

1302 : écriture d’une pièce du duc de Bourgogne sur du papier de chiffon.

Une lettre écrite par l'historien Joinville vers 1315, et adressée au roi Louis X, est sur papier de lin et le filigrane semble indiquer une provenance espagnole.

Apparition des moulins à papier en France : 1326 à Ambert (Puy-de-Dôme) ; 1338 à la Pielle ; 1348 à Troyes ; 1355 Essonnes ; 1376 Saint-Cloud ; 1383 Beaujeu ; vers 1400 Clermont et Sorgues. Le papier était produit à partir de vieux chiffons, procédé coûteux.

La fabrication des papiers solides et à très bas prix, employés pour couvrir les murs des appartements, est originaire, comme le papier d’écriture, de la Chine et du Japon, et c'est vers 1550 que les Hollandais et les Espagnols l'introduisent en Europe.

Le rôle prééminent de la France dans la fabrication du papier dure jusqu’à la révocation de l’édit de Nantes (1685) qui force les meilleurs artisans à s’expatrier.

Dès 1725, la plupart des pays européens, ainsi que les colonies anglaises d’Amérique, se dotent d’une production nationale.

La première fabrique de papier aux Etats-Unis est fondée en 1693, à Boxburgh (Pennsylvanie) ; la deuxième à Elisabeth, et la troisième à Boston en 1728. En 1860, le nombre des fabriques à papier s'élève à 555.

Au XVIIIe siècle, le nombre de livres et de journaux s'accroît en France ; les moulins à papier du Dauphiné, du Vivarais, de Montargis (Loiret) et de la région d'Annonay (Ardèche) se développent.

En 1719, Réaumur préconise l'emploi du bois. Un de ses élèves fabrique, en 1751, du papier avec de la paille.

En 1750, un Anglais, John Baskerville, a, le premier, l'idée de fabriquer du papier vélin sans vergeures ni pontuseaux.

Dès 1770, on fait en France des essais pour fabriquer du papier avec l'écorce du mûrier.

En 1786, Pierre-Alexandre Léorier Delisle (né à Valence en 1744, mort à Montargis en 1826) publie à Londres Les œuvres du marquis de Villette. L'ouvrage offre la particularité d'être imprimé sur du papier d'écorce de tilleul pour les 156 premières pages, et sur différents végétaux pour les pages suivantes (papier d'ortie, de guimauve, de mousse, de houblon, de roseaux, de conferva première espèce, de conferva seconde espèce, de racines de chiendent, de bois de coudrier, de bois de fusain, d'écorce de fusain avec son épiderme ou croûte, d'écorce d'orme, d'écorce d'osier, d'écorce de peuplier, d'écorce de saule, de bardane et de pas d'âne, de chardons). Le papier a été fabriqué par la papeterie de Buges, près de Montargis. C'est dans ce livre que Léorier Delisle, soucieux de redresser la situation économique de la manufacture de Langlée, près de Montargis, dont il a pris la direction, annonce ses découvertes relatives à la fabrication de papier à partir de plantes et d'écorce de végétaux : "J'ai soumis à la fabrication du papier toutes les plantes, les écorces et les végétaux les plus communs. Les échantillons qui sont à la fin de ce volume ne sont que des extraits de mes expériences. J'ai voulu prouver qu'on pouvait substituer aux matières ordinaires du papier, qui deviennent chaque jour, plus rares, d'autres matières les plus inutiles".

1789 : Blanchissement des pages au chlore par Berthollet.

En 1798, Nicolas Louis Robert, inspecteur à la papeterie d'Essonnes, conçoit et met au point la première machine à fabriquer le papier en continu, en feuilles de grandeur indéterminée.
Son procédé est breveté le 18 janvier 1799 (29 Nivôse an VII) et il reçoit du gouvernement une subvention de 8 000 francs ; cette somme ne lui semblant pas suffisante, il cède son brevet à François Ambroise Didot qui le revend en Angleterre.
En 1802, Donkin (G.B.) réalise une machine à papier de ce type.
La première machine à papier continu est construite en France en 1815, à Paris, par le mécanicien Calla ; elle est dépourvue de cylindres sécheurs.
En 1830, il y a environ 300 de ces machines en Angleterre et 200 en France.

Parmi les machines inventées depuis celle de Robert, citons aussi :
- la machine de Leistenschneider (1813), de forme cylindrique ou ronde, au lieu d'être une table rectangulaire ;
- la machine de Brocard (1838) composée de plusieurs formes circulaires et ayant pour objet de produire des papiers d'une grande épaisseur ;
- les machines à table plane de Berger, pour la fabrication du papier de sûreté, etc.

Avec la réglisse, on fait, en 1826, un papier très consistant qui n'a pas besoin d'être collé.

En 1838, Montgolfier entreprend d'utiliser le bois de tilleul mêlé avec de la pâte de chiffon.

En 1844, Friedrich Keller découvre la pâte mécanique, à base de bois râpé et dont tous les constituants sont utilisés ; elle donne un papier bon marché (papier journal).

Le défilage au cylindre, qui a succédé au pourrissage, est remplacé par une nouvelle machine, d'origine américaine, importée par M. Alexandre Montgolfier, en 1859. Cette machine, nommée pulp-engine, triture le chiffon au moyen de trois meules verticales, dont deux fixes et une mobile, tournant avec une rapidité de 200 tours par minute.

La pâte chimique, découverte par Eilhard Mitscherlich (1794-1863) et Benjamin Tilghman, est faite à base de cellulose pure, obtenue par l'adjonction de produits chimiques ; elle forme un papier de très bonne qualité.


Recyclage du papier

La consommation croissante du papier et la raréfaction relative du bois ont poussé à récupérer les vieux papiers.
Mis dans l'eau, ils reforment une pâte. Toutefois, chaque traitement de récupération abîme les fibres et diminue donc la résistance du papier.

L’économie d’une tonne de papier permet d’épargner deux tonnes et demie de bois.

Selon Eco-folio, sur les 65 kg de papier consommés par personne et par an en France, à peine 43% sont collectés et recyclés.


Citations

Je confie au papier les secrets de mon coeur. (Boileau 1636-1711).

J'ai l'honneur de vous envoyer quelques plantes curieuses et, entre autres, le vrai papier (papyrus) qui, jusqu'ici, n'était point connu en France, pas même de Monsieur de Jussieu. (J.-J. Rousseau 1712-1778)

Les mots se glacent sur le papier ; ce sont des fleurs fanées qui perdent leur couleur et leur parfum. (Edouard Laboulaye 1811-1883)

La presse a succédé au catéchisme dans le gouvernement du monde. Après le Pape, le papier. (Victor Hugo +1885, Tas de pierres)

L'amour n'a pas l'habitude de demander d'extrait de naissance et de vérifier les papiers des gens. (Louis Enault 1824-1900)


Proverbes

Les murailles sont les papiers des fous.
Le papier souffre tout.



Notes
1 http://fr.wikipedia.org/wiki/677
2 Wikipedia
3 Un parchemin est une peau d'animal, généralement de mouton ou de chèvre, qui est apprêtée spécialement pour servir de support à l'écriture. Par extension, il en est venu à désigner aussi tout document écrit sur ce type de support. https://fr.wikipedia.org/wiki/Parchemin


Sources


Auteur : Jean-Paul Coudeyrette
Référence publication : Compilhistoire ; toute reproduction à but non lucratif est autorisée.

Date de mise à jour : 12/08/2017

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