LE PELAGIANISME.
Pélage.
Définition

Dans la théologie chrétienne, le pélagianisme est la doctrine hérétique qui considère le libre arbitre de l'Homme comme l'élément déterminant de ses possibilités de perfectionnement et minimise ou nie la nécessité de la grâce et de la rédemption divines.

Pélage ou Pelagius (v. 360-422), moine originaire d’Irlande, doté d'un grand savoir mais d'un caractère austère, fut l'initiateur de cette doctrine.


Chronologie historique

Vers 390, Pélage alla à Rome où, scandalisé par les mœurs relâchées des Romains, il prêcha l'ascétisme chrétien et fit de nombreux adeptes.

Son enseignement moral strict connut un écho très favorable dans le sud de l'Italie et en Sicile où il fut ouvertement prêché jusqu'à la mort (v. 455) de son principal disciple, Julien d'Eclanum.
Pélage niait l'existence du péché originel et la nécessité du baptême des enfants en bas âge.
Il soutenait que la chute d'Adam n'avait pas corrompu les facultés naturelles de l'humanité ; les êtres humains peuvent mener une vie vertueuse et mériter le paradis par leurs propres efforts :
« Ces choses se suivent et se tiennent : si l'homme a le devoir d'éviter le péché, c'est qu'il le peut ; il serait injuste et absurde de lui attribuer à crime ce qu'il ne dépend pas de lui d'éviter. S'il ne le peut pas, il n'a aucune obligation. »
« Si le péché d'Adam doit retomber sur ceux qui ne pèchent pas, la justice de Jésus-Christ doit suffire également à ceux qui ne croient pas ; c'est-à-dire si nous participons au mal sans notre faute, nous devons aussi pouvoir participer au bien sans notre mérite. »
Pélage affirmait que la grâce réside dans les dons naturels de l'Homme, notamment le libre arbitre, la raison et la conscience.
Il reconnaissait aussi ce qu'il appelait les grâces extérieures, notamment la loi mosaïque, l'enseignement et l'exemple du Christ, qui stimulent la volonté mais n'ont pas de pouvoir divin inhérent.
Pour Pélage, la foi et le dogme ont peu d'importance car l'essence de la religion est l'action morale.
Sa croyance dans la possibilité de perfectionnement de l'humanité dérivait manifestement du stoïcisme.

Pélage s'établit en Palestine vers 412 et bénéficia du soutien de Jean, évêque de Jérusalem.
Ses idées eurent beaucoup de succès, notamment parmi les disciples d'Origène.
Ses disciples, l’Ecossais Célestius et Julien, furent accueillis à Constantinople par le patriarche Nestorius qui adhéra à leur doctrine fondée sur l'intégrité et l'indépendance de la volonté.

À partir de 412, Augustin d'Hippone écrivit une série d'ouvrages dans lesquels il attaqua violemment les préceptes que formulait Pélage sur l'autonomie morale de l'Homme et élabora sa propre formulation subtile du rapport entre la liberté humaine et la grâce divine.
Les critiques d'Augustin furent à l'origine des accusations d'hérésie prononcées à l'encontre de Pélage.
En 415, Pélage fut dénoncé comme responsable de l’hérésie qu’entre-temps son disciple, Célestius, avait divulguée en Afrique et qu’un concile, réuni à Carthage en 411, avait solennellement condamnée.
Le concile ayant rejeté sa demande d’ordination, Céleste s’était rendu à Ephèse où il exerçait néanmoins publiquement le sacerdoce. Il enseignait « que le péché ne naît pas avec l'homme, qu'il est un acte de sa volonté auquel son imperfection individuelle peut le solliciter plus ou moins, mais non un effet nécessaire de l’imperfection essentielle de l'humanité. Par conséquent, il ne voulait pas que l'on conférât le baptême aux enfants pour la rémission de leurs fautes, de peur que l'administration de ce sacrement ne fit naître cette idée si fausse et tout à la fois si injurieuse au Créateur, savoir, que l'homme est méchant par sa nature, même avant d'avoir commis aucun mal. »
Se désolidarisant d’avec son disciple, Pélage fut absout par les synodes de Jérusalem (juillet 415) et de Diospolis (415)
Mais l’épiscopat africain, animé par Augustin, refusa d’admettre la décision des Orientaux et obtint du pape Innocent I une double condamnation de Pélage et de Célestius, le 27 janvier 417.
Pélage fit agir ses amis romains et, en septembre, le successeur d’Innocent, Zosime, le réhabilita.
Le 30 avril 418, l’empereur Honorius frappa de proscription Pélage et Célestius.

Le 1er mai, le concile de Carthage, réunissant 214 évêques de toute l’Afrique (Proconsulaire et Numidie), maintint la condamnation de Célestius, renouvela l’excommunication de Pélage et fixa la doctrine catholique sur le péché originel, le baptême des enfants et la nécessité de la grâce.
Dans le courant de l’été, le pape Zosime, qui avait d’abord réhabilité Pélage, approuva par une lettre (Tractoria) les huit canons du concile.
On ignore ce que devint Pélage (+ vers 422) que la police impériale expulsa de Constantinople où il s’était réfugié auprès de Nestorius.

Sous la conduite de Julien, évêque d’Eclane, en Campanie, des évêques italiens, partisans de Pélage, protestèrent contre sa condamnation de 418.
Julien, qui accusait l’épiscopat africain d’avoir acheté par de somptueux cadeaux la décision de l’empereur, fut banni à son tour et se réfugia en Orient où il rédigea de violents réquisitoires contre la doctrine augustinienne de la grâce. Comme Célestius, il tenta d’intéresser Nestorius au sort des pélagiens.
En 431, le concile d’Ephèse condamna les erreurs des nestoriens et des pélagiens (peut-être que Célestius était déjà mort).
Malgré une tentative en 439, Julien (+ vers 445) ne put jamais réintégrer son diocèse.

Pour lutter contre le pélagianisme, le pape Célestin I (422-432) envoya des missionnaires en Grande-Bretagne (notamment saint Germain d'Auxerre et saint Leu ou Loup, l’évêque de Troyes) et en Gaule.
Les papes Léon I et Gélase I luttèrent également contre l’hérésie pélagienne.

Le milieu monastique provençal était composé d’ascètes pour qui les outrances de l’augustinisme semblaient encourager le relâchement des efforts humains pour parvenir à la sainteté.
Jean Cassien de Marseille (+ vers 435) fut leur porte-parole. Formé à l’école du monachisme oriental, il affirmait que Dieu et l’homme, la grâce et le libre arbitre coopéraient pour sauver l’homme pécheur. À ses yeux, le problème important était de savoir quand, et sous quelle impulsion, commençait la bonne volonté : cet « initium bonae voluntatis », ce premier pas, était-il imputé à l’action de Dieu ou à la volonté de l’homme ? Dans ce dernier cas, tout le mérite revenait à la créature, et la grâce de Dieu devenait, sinon inutile, du moins simple récompense : l’homme était l’unique auteur de son salut.
Les disciples d’Augustin virent là un retour des pires thèses pélagiennes : Prosper d’Aquitaine partit en guerre contre ce semi-pélagianisme, lutta contre ces ingrati, ces négateurs de la grâce et les dénonça à Rome.
Le pape Célestin proclama Augustin l’un des plus grands docteurs et blâma "ceux qui innovent en matière de foi".
Les moines de Lérins comme Vincent de Lérins et les évêques issus de ce milieu monastique luttèrent sans répit contre un prédestinatianisme qui prétendait que ceux qui n’avaient pas été, de toute éternité, mis au nombre des élus ne pouvaient qu’en vain s’efforcer de multiplier les efforts et les bonnes œuvres.
Les sentences rendues, en 529, au deuxième concile d’Orange et au concile de Valence, en 530, tout en condamnant le semi-pélagianisme, anathématisèrent en même temps la doctrine de la prédestination au mal, et se turent sur les questions de l'universalité de la grâce et de son irrésistibilité comme sur le sort des enfants morts sans baptême.
Ces décisions furent confirmées par les papes Félix IV et Boniface II (530-532). Ce dernier mit fin au semi-pélagianisme et définit comme la doctrine orthodoxe de l’Église les thèses d’un augustinisme modéré, à savoir la faculté pleine et entière pour tous les baptisés de se sauver s’ils le veulent.
Jean IV (640-642) écrivit au clergé du Nord de l'Irlande pour l'exhorter à se méfier de l'hérésie pélagienne.

Les réformateurs Luther, Calvin, Zwingli interprétèrent l’enseignement de l’apôtre Paul à la lumière des théories augustiniennes.
Ils insistèrent sur le péché originel, et, par suite, sur l’impuissance de l’homme à assumer seul son propre salut : ils dénoncèrent, en l’homme, une concupiscence blâmable et professèrent que le salut vient de Dieu seul, par le canal d’une foi justifiante.
Tous se réclamaient d’Augustin dont ils admiraient la sensibilité au péril pélagien.
Le concile de Trente (1545-1563) affirma, contre Luther, que, dans Adam, le libre arbitre n’avait pas été « éteint, mais seulement diminué et incliné au mal » et que la concupiscence n’est pas elle-même un péché, mais « un effet du péché ».
Il décréta que la justification n'est pas exclusivement l’œuvre de la grâce ; l’homme n’est pas agi par Dieu, qui serait alors responsable du mal comme du bien :
« Si quelqu’un dit que le libre arbitre de l’homme, mû et excité par Dieu, ne coopère aucunement en donnant son assentiment à Dieu qui l’excite et l’appelle [...] qu’il soit anathème. »
« Si quelqu’un dit qu’il n’est pas au pouvoir de l’homme de rendre ses voies mauvaises, mais que c’est Dieu qui opère (par lui) le mal comme le bien [...] qu’il soit anathème. »).
Le concile refusa la théologie d’une double prédestination développée par Seripando, le grand théologien des Augustins.

Au XVIIe siècle, la querelle janséniste renouvellera le vieux débat sur le prédestinatianisme, parce qu’en définitive le concile de Trente n’avait pu résoudre le problème épineux de la grâce et du salut.
Les jansénistes ne cesseront de proclamer « que la cause efficiente du libre arbitre n’est pas une faculté naturelle de la libre volonté, mais la grâce... et que celle-ci doit libérer la volonté pour que l’homme puisse accomplir des actions non pas seulement surnaturelles mais tout simplement moralement bonnes ».
La volonté a perdu toute liberté à la suite du péché originel ; elle subit donc l’attrait du bien qui produit le mérite, ou du mal qui produit le péché.
La grâce, qui seule peut permettre de faire le bien, n’est pas donnée à tous.

Citation

Le pélagianisme marche toujours sur les talons du rationalisme. (Edmond Scherer 1815-1889)


Sources


Auteur : Jean-Paul Coudeyrette
Référence publication : Compilhistoire ; reproduction interdite sans autorisation.

Date de mise à jour : 06/05/2012