PETITE HISTOIRE DE LA TAUROMACHIE

La tauromachie, du grec "tauros" (taureau) et "machê" (combat), existe depuis l'Antiquité.

Une peinture rupestre mise au jour à Cnossos en Crète, datant de 2000 av. J.-C., montre des hommes et des femmes acrobates saisissant un taureau, alors qu'il charge, et sautant par-dessus son dos.

Dans la Grèce antique, notamment en Thessalie, des représentations religieuses comportent des scènes de tauromachie.

A Rome, des gladiateurs spécialisés, les taurarii, luttent avec une lance ou un épieu contre un taureau excité par les aiguillons du succursor.

Mais c'est dans la péninsule ibérique que la corrida prend réellement son essor : parce que les troupeaux de taureaux sauvages y sont nombreux et aussi parce que les cultes païens y ont mieux résisté, se fondant plus intimement qu’ailleurs, sinon en Sicile, dans le rituel chrétien.

Les Maures, originaires d'Afrique du Nord, qui ont envahi l'Andalousie en 711, modifient considérablement les règles de la course de taureaux. Le spectacle bestial et non codifié que pratiquaient les Wisigoths avant l'invasion devient un rituel de jours de fête au cours duquel les Maures, montant des chevaux spécialement entraînés, affrontent et tuent des taureaux.

En 815, lors de fêtes royales données par Alphonse II des Asturies, ont lieu les premières courses de taureaux de l'Histoire 9.

Au début du Moyen Age, il existe deux sortes de combat tauromachique en Espagne : la chasse aux taureaux, sans règle ni rituel et le combat à cheval, pratiqué par les nobles organisant entre eux des joutes au cours desquelles ils attaquent le taureau à la lance. Une légende veut même que le premier à affronter ainsi un taureau soit, au XIe siècle, le Cid Campeador, cher à Corneille. A la fin du XIIIe siècle, les 2 types fusionnent lorsque la noblesse organise les fêtes publiques de taureaux à l'occasion de solennités importantes.
Selon une chronique de 1124 : « Alors qu'Alphonse VII se trouvait à Saldaña avec la jeune Doña Berenguela, fille du comte de Barcelone, entre autres divertissements, il y eut des fêtes de taureaux ». 1

Dès 1289, un arrêté des échevins bayonnais réglemente la course –l’encierro– des bœufs, des vaches et des toros dans les rues de la ville. C’est le plus vieil écrit taurin du monde. 8

Le 3 septembre 1332, sous le pontificat de Jean XXII siégeant à Avignon, se déroule au Colysée de Rome, une unique corrida, "sur le modèle de celles qui se faisaient en Espagne ou chez les Maures" (Gibbon). Des champions de plusieurs grandes familles romaines affrontent des taureaux, les uns après les autres, munis seulement d'une lance : il y a 18 morts et 9 blessés pour 11 taureaux tués. Les paladins tombés dans le combat sont inhumés en grande pompe, dans les églises de Sainte-Marie-Majeure et de Saint-Jean-de-Latran.

En 1489 Tomàs de Torquemada, le grand Inquisiteur condamne la corrida comme "spectacle immoral et barbare, inique et cruel" 2.

Une peinture du musée San Fernando de Madrid, datée de 1506, œuvre d'un anonyme et intitulée "Course de taureaux à Benavente en l'honneur de Philippe le Beau", est la plus ancienne représentation d'une corrida connue à ce jour.

César Borgia (1475-1507), fils du pape Alexandre VI, introduit la corrida en Italie pour la mettre au programme de ses divertissements favoris 2.

L'Empereur Charles-Quint (1500-1558) est si heureux de la naissance, le 21 mai 1527, de son premier enfant, Philippe, qu'il descend dans l'arène de Valladolid pour y combattre et tuer un taureau sauvage.

1547 : premières courses landaises.

Par sa bulle De salute Gregis dominici du 1er novembre 1567, le pape Pie V interdit formellement et pour toujours les courses de taureaux ; il décrète la peine d'excommunication immédiate contre tout catholique qui les autorise et y participe et ordonne le refus d'une sépulture religieuse aux catholiques qui pourraient mourir des suites d'une participation à quelque spectacle taurin quel qu'il fût : "Pour Nous donc, considérant que ces spectacles où taureaux et bêtes sauvages sont poursuivis dans l’arène ou sur la place publique sont contraires à la piété et à la charité chrétiennes, et désireux d’abolir ces sanglants et honteux spectacles dignes des démons et non des hommes et d’assurer avec l’aide divine, dans la mesure du possible, le salut des âmes : à tous et à chacun de princes chrétiens, revêtus de n’importe quelle dignité aussi bien ecclésiastique que profane, même impériale ou royale, quels que soient leurs titres ou quelles que soient la communauté ou république auxquelles ils appartiennent, Nous défendons et interdisons, en vertu de la présente constitution à jamais valable, sous peine d’excommunication ou d’anathème encourus ipso facto, de permettre qu’aient lieu dans leurs provinces, cités, terres, châteaux forts et localités, des spectacles de ce genre où l’on donne la chassa à des taureaux et à d’autres bêtes sauvages. Nous interdisons également aux soldats et aux autres personnes de se mesurer, à pied ou à cheval, dans ce genre de spectacle, avec les taureaux et les bêtes sauvages."
Cependant, à la demande de Philippe II d'Espagne, Grégoire XIII revient sur cette décision dès 1575 en levant l’interdiction pour les laïcs.
En 1585, Sixte V rétablit les sanctions ; Clément VIII les lève définitivement en 1596.

En 1616, le parlement de Bordeaux interdit la corrida. Un décret de Louis XIII l'interdit en 1620.
L'évêque d'Aire (Landes), Gilles Boutault, promulgue une ordonnance épiscopale interdisant la corrida qui n'est pas respectée et qu'il relance en 1647, avec l'appui de Louis XIV. 10

Au XVIIe siècle, c'est l’apogée du combat équestre. Les cavaliers emploient le rejon (sorte de javelot en bois flexible) et vont, au galop, au-devant du taureau au lieu de l'attendre.
En 1643, un ecclésiastique, Don Gregorio de Tapia y Salcedo, publie le Traité d’équitation et diverses règles pour toréer codifiant la tauromachie à cheval réservée à la noblesse.
Puis, avec le temps, les toreros à pied, qui aident les cavaliers à positionner le taureau grâce à leur travail de cape, prennent une importance croissante aux yeux du public, et la corrida commence à prendre sa forme moderne.

A la fin du XVIIème siècle, la mise à mort des taureaux pendant les courses (touradas) n'est plus admise au Portugal.

Le 17 janvier 1701, les échevins de la ville de Bayonne organisent, en l'honneur de Philippe V d'Espagne, la première corrida en France 4.

Au début du XVIIIe siècle, la noblesse espagnole abandonne l'arène pour plaire à Philippe V (1700-1724), formé à Versailles, lequel, détestant les corridas, encourage à ce qu'elles ne soient plus pratiquées par la noblesse ; les toreros à pied jouent alors un rôle important (surtout en Aragon et Navarre).
On attribue à Francisco Romero, un charpentier de Ronda, bourgade andalouse, l'invention, vers 1725, de la tauromachie moderne où le combattant ne dispose, pour affronter le taureau, que de l'épée et de la muleta (petit morceau de flanelle rouge plus maniable que la cape utilisée avant la mise à mort). De 1730 à 1750, la corrida se codifie, faisant apparaître les trois tercios et surtout les passes à l'aide de la muleta 2.
Très tôt, les Espagnols exportent l'art tauromachique en Amérique latine, surtout au Mexique.
Dans son Voyage dans l'intérieur de l'Amérique méridionale publié en 1778, La Condamine relate la course de taureaux à laquelle il fut invité à Cuenca (Pérou) : « Sorte de fête autrefois à la mode en Espagne et dont le goût s'est conservé dans les colonies espagnoles de l'Amérique ».

En 1757, Bayonne est la première municipalité française à comprendre la nécessité de clôturer la corrida dans des enceintes, préfigurant les arènes que nous connaissons aujourd’hui 8.

A la fin du XVIIIe siècle, les règles de la tauromachie sont à peu près celles que nous connaissons, celles d'une véritable pièce de théâtre (le code des corridas définitif date de 1852).

La première course à la cocarde officiellement homologuée eut lieu le 20 mai 1805, à Arles, à l'occasion de l'inauguration de l'obélisque antique, place du Marché, face à l'hôtel de ville.

La Loi du 2 juillet 1850, dite Loi Gramont (Jacques-Philippe Delmas, duc de), condamne "les personnes ayant fait subir publiquement des mauvais traitements aux animaux". Au début du XXe siècle, la Cour de cassation juge qu'elle s'applique aux corridas, mais elles continueront d’exister malgré la loi.
Le 21 août 1853, Saint-Esprit-lès-Bayonne organise la première corrida "à l’espagnol" en France, pour satisfaire la passion d'Eugénie de Montijo, l’épouse de Napoléon III.
« L'auteur de cette loi de protection des animaux, le duc de Gramont, ministre de Napoléon III, n'hésitait pas à présider les premières corridas de Bayonne aux côtés de l'impératrice Eugénie de Montijo. » 5

En 1863, sur le conseil du Pape Pie IX, Mgr Plantier, évêque de Nîmes, adresse une longue lettre à ses diocésains dans laquelle il décrit avec indignation le spectacle de l’arène : « Quand on nous raconte le détail de ces hideux combats [...] nous croyons entendre un récit des temps païens [...] Ces jeux ne sont attrayants que par le côté du péril et de la souffrance. Ce sont surtout les inquiétudes ou les douleurs du taureau qui vous passionnent ; et certes, quoi qu’on en puisse dire, ce genre de satisfaction n’est pas chrétien. L’esprit de douceur et de mansuétude fait essentiellement le fond de l’évangile [...] Du Maître, cette vertu doit passer aux disciples ; et telle en est la tendresse, telle en est l’étendue, dans les pensées de Celui qui l’a commandée, qu’elle doit s’interdire non seulement de torturer , mais même de froisser, mais même d’inquiéter un être quelconque pour se faire un divertissement de ses détresses. Barbare vis-à-vis des animaux [ce spectacle], qu’est-il vis-à-vis de l’homme qui lutte contre eux ? Il est au moins dangereux quand il n’est pas meurtrier [...] Et l’on oserait dire après cela que des chrétiens peuvent assister à de pareilles scènes ? [...] Ainsi du côté du spectacle rien n’est digne du chrétien parce que tout est frivole ou barbare. »
Pie IX estime cependant que les animaux n'ont pas d'âme. 11

Le 24 juillet 1904 est présenté dans les arènes de Saint-Sébastien le dernier combat de fauves (tigre contre taureau dans une cage).

Le 23 octobre 1920, dans une lettre adressée à la présidente de la S.P.A. de Toulon, le secrétaire d’Etat de Benoît XV, le Cardinal Gasparri, rappelle : « Que si [...] la barbarie humaine se retranche encore dans les combats de taureaux, il n’est pas douteux que l’Eglise continue à condamner hautement, ainsi qu’elle l’a fait par le passé, ces spectacles sanglants et honteux. C’est vous dire aussi combien elle encourage toutes les nobles âmes qui travaillent à effacer cette honte et approuve de grand cœur toutes les œuvres établies dans ce but et dirigeant leurs efforts à développer, dans nos pays civilisés, le sentiment de la pitié envers les animaux. » 3

En 1928, le Portugal interdit formellement la mise à mort des taureaux. Cependant, une petite ville du sud-est, Barrancos, défie la loi en organisant tous les ans une corrida à l'espagnole avec mise à mort. Renonçant à sévir, le parlement approuve en 2002 un régime d'exception en faveur de cette localité au nom du respect de la tradition.

Par la loi du 24 avril 1951, la République française reconnaît la légitimité du spectacle (la corrida, ndlr) dans les départements où il a pris force de coutume depuis plus de cinquante ans et où "une tradition ininterrompue peut être invoquée". Le décret du 7 septembre 1959 précise que la tradition doit être "locale et ininterrompue" : 29 villes répondent à ce critère. En 2003, 67 villes proposent ce spectacle et 6 d'entre elles possèdent des écoles de corrida agréées par le Ministère de la Jeunesse et des Sports.

Pour consoler un jeune garçon de la mort de son chien, Paul VI, pape de 1963 à 1978, l'assure "qu'un jour, nous reverrons nos animaux dans l'éternité du Christ. Le paradis est ouvert à toutes les créatures de Dieu". 11

Les 3 et 4 octobre 1971, se déroulent, à Belgrade, les premières corridas dans un pays socialiste.

La Loi du 10 juillet 1976 reconnaît que l’animal est "un être sensible" (article 9).

Le 15 octobre 1980, la Fondation Droit Animal, Ethique et Sciences (LFDA) déclare dans les locaux de l'UNESCO à Paris : "La tauromachie est l'art scélérat et vénal de torturer et de mettre à mort des animaux selon des règles, dans la légalité et en public. Elle exalte les plus bas instincts de l'homme, elle traumatise les enfants et les adultes sensibles, elle aggrave l'état des névropathes attirés par ce spectacle, elle dénature les rapports entre l'homme et l'animal, elle est une fête de la douleur et de la mort. En cela, la tauromachie constitue un défi majeur à la moralité, à l'éducation, à la science et à la culture."

En juillet 1981, Alberto Iniesta Jiménez, évêque auxiliaire de Madrid, déclare dans une lettre adressée à la revue "Interviu" : "... je ne peux pas me représenter le Seigneur à la corrida, passant un agréable moment tandis que les hommes mettent leur vie en danger, qu'on torture de pauvres animaux jusqu'à la mort (…) au milieu d'un public passionné, et collectivement sadique, bien qu'individuellement chacun soit, avant et après, une personne normale, avec de bons sentiments et parfois très chrétienne. Est-il possible que Dieu ait fait les animaux pour cela ? Pouvons-nous comme chrétiens – et même comme hommes civilisés – rester indifférent devant une fête qui dégrade tellement l'homme (…) parce que la souffrance qu'il cause est absolument gratuite et n'est justifiée ni par la faim ni par la peur ou quelque autre raison ?"

Le 23 octobre 1982, Jean-Paul II déclare aux membres de l'Académie pontificale des sciences : "[...] ils (les animaux, ndlr) devraient être traités comme des créatures de Dieu destiné à servir le bien de l'homme, mais sans que l'homme abuse d'eux."
L'Encyclique Sollicitudo Rei Socialis du 30 décembre 1987 recommande de "prendre davantage conscience que l'on ne peut impunément faire usage des diverses catégories d'êtres, vivants ou inanimés - animaux, plantes, éléments naturels - comme on le veut, en fonction de ses propres besoins économiques".

Par la loi du 30 avril 1991 sur la protection des animaux, le gouvernement autonome de l'archipel des Canaries (Espagne) interdit les combats de chien, les combats de coqs et les corridas.

En 2000, un arrêt de la cour d'appel de Toulouse autorise la feria de Rieumes (Haute-Garonne).

De Fréjus à l’Est à Floirac en Gironde, en passant par Bourg-Madame dans les Pyrénées Orientales et Bayonne dans les Pyrénées Atlantiques, on dénombre, en 2002, 130 spectacles de corridas en France (1 516 en Espagne en 2001) avec la mise à mort d'un millier de taureaux (dix fois moins qu'en Espagne).

Le 6 avril 2004, le Conseil Municipal de Barcelone (Catalogne-Espagne) se prononce en faveur de l’interdiction de la corrida.

En été 2004, les associations de défense des animaux réclament l'abolition des courses de taureaux à la portugaise car durant la première partie du spectacle, des cavaliers plantent régulièrement des banderilles (farpas) dans l'encolure de l'animal dont le dos se couvre peu à peu de sang. A l'inverse de l'Espagne où le taureau est mis à mort par un matador à la pointe de l'épée, au Portugal la tourada s'achève sur la charge d'un groupe de forcados qui se ruent sur l'animal pour l'immobiliser à mains nues. Le taureau est alors entraîné par un groupe de vaches en dehors de l'arène où il est ensuite tué hors de la vue des aficionados. Selon les sondages, la majorité des Portugais ne se considèrent pas comme des amateurs de tauromachie : les aficionados se recrutent surtout parmi les plus de 60 ans et les jeunes étudiants sont les plus hostiles aux spectacles de tauromachie.

L’article 521-1 du Code Pénal (version en vigueur au 6 octobre 2006) stipule :
"Le fait, publiquement ou non, d'exercer des sévices graves, ou de nature sexuelle, ou de commettre un acte de cruauté envers un animal domestique, ou apprivoisé, ou tenu en captivité, est puni de deux ans d'emprisonnement et de 30.000 euros d'amende [.]
Les dispositions du présent article ne sont pas applicables aux courses de taureaux lorsqu'une tradition locale ininterrompue peut être invoquée. Elles ne sont pas non plus applicables aux combats de coqs dans les localités où une tradition ininterrompue peut être établie.
Est punie des peines prévues au premier alinéa toute création d'un nouveau gallodrome."

Le 28 juillet 2010, les députés du parlement régional de Catalogne (Espagne) votent, par 68 voix pour et 55 contre, l'interdiction des corridas, à partir du 1er janvier 2012.
Le 20 octobre 2016, la Cour constitutionnelle espagnole annulent l'interdiction des corridas en vigueur depuis quatre ans en Catalogne.

Le 22 avril 2011, la tauromachie est inscrite sur la liste du Patrimoine culturel immatériel français : la France devient le premier pays taurin au monde à effectuer cette démarche. Le ministère de la Culture souligne que sa décision n’implique "aucune forme de protection, de promotion particulière ou de cautionnement moral" et ne vise pas à proposer la tauromachie à l’inscription au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco 7.
Le 1er juin 2015, la Cour administrative d'appel de Paris arrête : la décision d'inscrire la corrida à l'inventaire du patrimoine immatériel de la France "doit être regardée comme ayant été abrogée" par le ministère de la Culture.
Le 27 juillet 2016, le Conseil d'État a clos l'affaire en rejetant le pourvoi formé par deux associations pro-corrida.

Le 21 septembre 2012 (Décision n° 2012-271 QPC), le Conseil constitutionnel, saisi d'une question prioritaire de constitutionnalité posée par l'association Comité radicalement anti-corrida Europe et l'association Droits des animaux, décide que "la première phrase du septième alinéa de l'article 521-1 du code pénal (Les dispositions du présent article ne sont pas applicables aux courses de taureaux lorsqu'une tradition locale ininterrompue peut être invoquée, ndlr) est conforme à la Constitution".

En juin 2015, à Majorque aux Baléares, la municipalité de Palma s'est déclarée "anti-taurine" et opposée à la perpétuation de corridas.


Aspect psychologique

L'engouement pour les corridas s'expliquerait peut-être, aux yeux de certains analystes, par ce désir secret et inavoué de tuer la bête intérieure ; mais il se produirait comme une substitution et la bête sacrifiée à l'extérieur dispenserait du sacrifice intérieur ou donnerait l'illusion, par la médiation du toréador, d'une victoire personnelle.

Dans la symbolique analytique de Jung, le sacrifice du taureau "représente le désir d'une vie de l'esprit qui permettrait à l'homme de triompher de ses passions animales primitives et qui, après une cérémonie d'initiation, lui donnerait la paix".
Le taureau est la force incontrôlée sur laquelle une personne évoluée tend à exercer sa maîtrise.

Des analystes ont vu aussi dans le taureau l'image du père déchaîné, à l'exemple d'un Ouranos, que son fils Cronos se détermina à châtrer ; ou une autre forme du complexe d'Oedipe : "tuer le taureau, c'est supprimer le père".

Pour l’anthropologue Julian Pitt-Rivers (1919-2001), cette corrida qu’il apprécie tant est d’abord un "rituel d’exorcisme contre la peur du sang menstruel, et donc de la féminité comme source de danger" 6.



Citations

Car le sort des enfants des hommes est le sort de la bête : ils ont un même sort ; comme l'un meurt, l'autre meurt aussi, il n'y a qu'un même souffle pour tous ; l'avantage de l'homme sur la bête est nul, car tout est vanité. Tout va dans un même lieu ; tout est sorti de la poussière, et tout retourne à la poussière. (L´Ecclésiaste III, 19-20, Bible Crampon)

L'homme devrait (...) traiter toutes les créatures de ce monde comme il aimerait être traité lui-même. (Sutrakritanga I.11.33, vers 500 avant JC)

Quel plaisir cela peut-il faire à un homme bien élevé de voir un faible homme déchiré par un animal d’une force gigantesque, ou un superbe animal perforé d’une javeline ? (Cicéron 106-43 av. J.-C.)

Je hais entre autres vices, cruellement la cruauté, et par nature et par jugement, comme l'extrême de tous les vices : mais c'est jusques à telle mollesse, que je ne vois pas égorger un poulet sans déplaisir, et ois (entends) impatiemment gémir un lièvre sous la dent de mes chiens, quoique ce soit un violent plaisir que la chasse. Je ne prends guère bête en vie à qui je ne redonne les champs. Il y a un certain respect qui nous attache et un certain devoir d'humanité, non aux bêtes seulement qui ont vie et sentiment, mais aux arbres même et aux plantes. Nous devons la justice aux hommes et la grâce et la bénignité aux autres créatures qui en peuvent être capables ; il y a quelque commerce entre elles et nous et quelque obligation mutuelle.
Un naturel sanguinaire à l'égard des bêtes témoigne d'une propension naturelle à la cruauté. Quand on se fut habitué, à Rome, aux spectacles de mises à mort d'animaux, on en vint aux hommes et aux gladiateurs. La Nature, je le crains, a donné à l'Homme un penchant à l'inhumanité. Personne ne prend plaisir à voir des bêtes jouer et se caresser -  et tout le monde en prend à les voir s'entre-déchirer et se démembrer. » (Michel de Montaigne + 1592, Essais, De la cruauté)

Pour quelqu'un qui entend un peu la tauromachie, c'est un spectacle intéressant que d'observer les approches du matador et du taureau. (Prosper Mérimée + 1870).

Dans le Midi taurin, la passion des taureaux a des racines plus profondes qu'en Espagne même. (Gaston Doumergue, président de la République de 1924 à 1931 et ardent défenseur de la corrida)

Courses de taureaux. - Qu'on tue quelqu'un parce qu'il est en colère, c'est bien ; mais qu'on mette en colère quelqu'un pour le tuer, cela est absolument criminel. (André Gide, Journal 1889-1939)

La grandeur d'une nation et ses progrès moraux peuvent être jugés de la manière dont elle traite les animaux. (Mohandas Karamchand Gandhi 1869-1948)

La férocité est la caractéristique des taureaux et autres végétariens.  (George Bernard Shaw + 1950)

Les arènes gonflées d'une foule en délire regorgent de couleurs et d'âpre envie de sang (Gilbert Bécaud, chanson La corrida, 1956)

Le jour où les taureaux seront considérés comme faisant partie de l’âpre beauté de leur pays, libres et reconnus, ce jour-là, les matadors déchus apprendront à leur tour que le réel courage et l’unique triomphe de l’homme ne sont nulle autre part ailleurs que dans le respect de la vie. (Pierre Ferran in Les bêtes aussi ont le droit de vivre, 1977, Pocket éditions)

Sans contradiction, je peux penser qu’en son temps Jésus-Christ pourrait aller au théâtre ou au cinéma, puisqu’il y a des œuvres bonnes, médiocres ou mauvaises, mais le spectacle en soi n’est pas incompatible avec la morale qu’Il enseigne. Mais je ne peux pas me représenter le Seigneur à la corrida, passant bien le temps tandis que les hommes mettent leur vie en danger, qu’on torture de pauvres animaux jusqu’à la mort (…) au milieu d’un public passionné, et collectivement sadique, bien qu’individuellement chacun soit, avant et après, une personne normale, de bons sentiments et parfois très chrétienne. Est-il possible que Dieu ait fait les animaux pour cela ? Pouvons-nous comme chrétiens – et même comme hommes civilisés – rester indifférent devant une fête qui dégrade tellement l’homme (…) parce que la souffrance qu’il cause est absolument gratuite et n’est justifiée ni par la faim ni par la peur ou quelque autre raison ? (Mgr Iniesta, évêque auxiliaire de Madrid, dans une lettre à la revue Interviu, juillet 1981)

Corrida : les bouchers à l'arène ! (Jean Gouyé dit Jean Yanne, J'me marre, 2003)

Loin d’être empreint de cruauté, le geste de toréer, d’oser affronter un taureau et un public, en vérité, me semble une expression symbolique très belle de cette foi dangereuse qu’il faut pour vivre en homme et qui n’est pas d’abord religieuse même si elle peut l’être aussi. (Père Jacques Teissier, aumônier aux arènes de Nîmes, 2004)

La tauromachie, c'est les abattoirs de la Villette avec les costumes du Châtelet (Jacques Martin, 1933-2007, comédien, journaliste et animateur de radio et télévision, dicocitations.com/)


Notes
1 Jean Testas, La Tauromachie
2 paperblog.fr/1991351/l-eglise-catholique-et-la-corrida/
3 animal-respect-catholique.org/papes.htm
4 Auguste Lafront, La Corrida, tragédie et art plastique, Éditions Prisma, Paris, 1952
5 Claude Popelin, Le taureau et son combat, éditions de Fallois, Paris, 1993
6 Le Temps de la réflexion, le Sacrifice du taureau, 1983
7 http://www.lagazettedescommunes.com/63534/la-corrida-entre-au-patrimoine-culturel-immateriel-francais/
8 http://www.bayonne-tourisme.com/fetes-traditions/corridas/index.html
9 Véronique Flanet et Pierre Veilletet, Le Peuple du toro : ouvrage collectif, Paris, Hermé, 1986 (ISBN 2866650344)
10 http://fr.wikipedia.org/wiki/Corrida
11 Radio Vatican ; http://www.nytimes.com/2014/12/12/world/europe/dogs-in-heaven-pope-leaves-pearly-gate-open-.html?_r=0 ; http://www.huffingtonpost.fr/2014/12/12/pape-francois-paradis-chiens-animaux-ame_n_6317066.html


Sources


Auteur : Jean-Paul Coudeyrette
Référence publication : Compilhistoire ; toute reproduction à but non lucratif est autorisée.

Date de mise à jour : 23/03/2017

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